Assurance : l’IA va-t-elle vraiment bouleverser l’emploi ?
Le secteur de l’assurance n’a jamais compté autant de salariés. Avec 161 300 collaborateurs recensés fin 2024, contre 154 700 en 2022, la branche affiche un record historique. Mais cette bonne santé apparente pourrait être de courte durée. L’essor fulgurant de l’intelligence artificielle, et notamment des IA dites '“agentiques” capables d’agir de façon autonome dans des processus métier, soulève une question de fond : l’assurance est-elle à l’aube d’une profonde recomposition de ses effectifs ?
Des signaux d'alerte concrets
Longtemps à l'abri des grandes vagues de restructuration technologique, là où des géants comme Amazon, Microsoft ou Intel ont déjà réduit massivement leurs rangs , le secteur de l'assurance commence à son tour à enregistrer des annonces préoccupantes.
Allianz Partners France a confirmé que près de 450 équivalents temps plein ne seraient pas renouvelés dans les prochaines années, dans un contexte de transformation progressive appuyée sur l'automatisation. À l'échelle mondiale, le groupe envisageait fin 2025 la suppression de 1 500 à 1 800 postes, essentiellement dans les services téléphoniques. De son côté, la filiale allemande d'assurance directe du groupe Munich Re, Ergo, a annoncé début 2026 la suppression d'environ 200 postes par an jusqu'en 2030, soit près d'un millier de départs au total.
Dans le même temps, la start-up ayant ravi un contrat majeur à Arc Europe France (ex-Acta Assistance) s'appuie largement sur l'IA pour digitaliser ses services, un signal fort sur la montée en puissance de nouveaux entrants technologiques capables de bousculer les acteurs historiques.
Une transformation silencieuse, source d'inquiétude
Ce qui préoccupe davantage certains représentants syndicaux, c'est moins la brutalité des plans sociaux que la discrétion avec laquelle certaines entreprises opèrent leurs transformations. Sans communication officielle, des postes vacants ne seraient tout simplement pas remplacés, sans que les instances représentatives du personnel en soient pleinement informées.
Les syndicats pointent des métiers particulièrement exposés : les conseillers juridiques internes, les responsables conformité ou encore les data analysts, dont les missions peuvent aujourd'hui être partiellement prises en charge par des outils d'IA accessibles à tous les collaborateurs. La réglementation impose en principe une consultation des Comités économiques et sociaux (CSE) lors de tout déploiement de solutions d'IA, mais cette obligation ne serait pas systématiquement respectée.
Des dirigeants prudents, des engagements mesurés
Face à ces enjeux, les prises de position publiques des dirigeants restent rares et nuancées. Le directeur général de la Maif, Pascal Demurger, a publiquement exclu tout licenciement lié à l'IA, tout en admettant que tous les départs ne seraient pas nécessairement compensés par des recrutements. Chez Alptis, le président Fabrice Pesin reconnaît que la transformation est profonde, tout en refusant de conclure à une disparition des métiers concernés.
Cette prudence reflète une réalité commune : l'incertitude. « Les évolutions sont tellement rapides qu'il est difficile d'imaginer précisément le visage de ces métiers dans cinq ans », résume-t-il.
Vers un dialogue social renforcé
Pour mieux piloter ces transformations, certains acteurs ont choisi la voie de la négociation. Axa France a ainsi signé un accord dédié à l'intelligence artificielle, entré en vigueur mi-2025 et prévoyant un suivi régulier des impacts sur les emplois et les compétences. D'autres entreprises s'appuient sur leur dispositif de Gestion des emplois et des parcours professionnels (GEPP) pour anticiper les mutations à venir.
Les syndicats, de leur côté, réclament une cartographie précise des métiers impactés, avec une distinction claire entre les postes menacés de disparition, ceux appelés à évoluer, et ceux qui pourraient bénéficier de la technologie comme levier de performance.ns.
Une destruction créatrice ?
Le tableau n'est pas nécessairement sombre. Selon le rapport Future of Jobs 2025 du Forum économique mondial, si l'IA pourrait faire disparaître 92 millions d'emplois à l'horizon 2030, elle en créerait simultanément 170 millions, soit un solde net positif de 78 millions de postes.
Dans l'assurance, cette logique de "destruction créatrice" pourrait se concrétiser par l'émergence de profils hybrides, comme le "courtier augmenté", davantage centré sur le conseil et la relation client, soutenu plutôt que remplacé par l'IA. L'Observatoire de l'évolution des métiers de l'assurance (Oéma) anticipe d'ailleurs, dans son étude de décembre 2025 sur les métiers de la vente, une stabilité voire une croissance des effectifs dans les réseaux de distribution à horizon 2030.
Une chose est certaine : la trajectoire reste à écrire. L'Oéma prévoit de réévaluer ses scénarios chaque année, en fonction de l'évolution réelle du contexte technologique et économique. Une vigilance indispensable, à l'heure où l'IA s'impose comme l'une des grandes forces de transformation du secteur.